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La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe)

I.C.E.

La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe)

La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe)

La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe)

Partie 1 : Maison Mère

Partie 2 : Temple Père

Partie 3 : La Rencontre Interdite

Création 19 Juillet 2021 au Festival d’Avignon

« Je ne sais pas oublier.

Le désir d’approfondir la pensée est pour tout artiste une question de nécessité sans égale.

Je ne suis pas une spécialiste de la géopolitique mais une observatrice du monde par usage. Les tournées, les résidences, les rencontres, et le fort désir d’immersion, ont généré en moi un goût pour découvrir des sociétés, des mythes, des pratiques, des identités, des corps. Je ne me sens pas détentrice d’un savoir, je cherche à comprendre ce qui me pousse à m’arrêter sur certains sujets et à y revenir sans cesse. Dans ce cheminement personnel et d’équipe, arrivent parfois des évènements qui transforment votre trajectoire. »

Cette note, je l’ai écrite en décembre 2019, une époque qui aujourd’hui semble celle d’une autre histoire, d’un autre monde, tout au moins de ce que l’on peut nommer sans se tromper, le monde d’Avant.

2020 marque une nouvelle étape pour l’Humanité.

Au choix, s’imaginer au crépuscule d’un anthropocène(1) ou à l’aube d’une nouvelle ère.

Personne, hormis les plus alertes des scientifiques, n’aura vu venir la rupture. Quelle que soit l’origine de ce virus, il n’est pas présomptueux d’imaginer que d’autres viendront nous gâcher notre besoin de liberté.

Oui, il nous sera difficile d’oublier l’extase de notre innocence des décennies passées. Difficile de se projeter dans un monde où la rencontre, l’altérité, le toucher, le partage, sont conditionnés à de nouveaux gestes, de nouvelles règles et des responsabilités qui nous effraient.

À l’heure où j’écris, le droit à l’Art et la Culture dans la société française n’est toujours pas acquis. Les théâtres, les cinémas, les musées, les bibliothèques, les restaurants, les cafés, les lieux du partage, d’échanges avec les autres sont clos, interdits de public sur des décisions politiques plus que sanitaires. (Les transports en commun, les commerces, les usines et mêmes les lieux de cultes sont autorisés et valorisés comme nécessaires ?)

Devoir revendiquer la nécessité de l’Art et de la Culture dans la société, pour le peuple, pour l’humanité, pour l’éducation, la santé psychique face au tout marchandage nous montre combien le combat contre cette nécropolitique(2) est à notre avenir et fait partie d’une lutte de classes.

Éviter le repli c’est lutter contre tous les discours qui trouvent les programmations des théâtres, des œuvres, trop élitistes. Revendiquer l’émancipation vers le haut, un élitisme pour la plus grande majorité, n’est pas démagogique mais un objectif de raison. Éduquer une société, ce n’est pas vendre des tickets, des événements, des « likes », des « followers », mais provoquer des questionnements, des contradictions et cela a un coût nécessaire.

Les crises humanitaires et sociétales qui nous secouent ne se soigneront pas aux Galeries Lafayette, ni sur les plateformes Youtube ou Youporn !

L’An 01 de cette nouvelle ère doit nous faire sortir de la sidération. Au mépris des gestionnaires financiers qui nous gouvernent, il ne tient qu’à nous d’inventer les formes, les gestes, les danses et de nouveaux rituels. Vaincre notre auto-aliénation au capital, à laquelle une part de nous consent, passe par la réaffirmation du collectif.  La Démocratie peut advenir un jour, parce que nous l’imaginons non plus pour sauver notre peau mais pour sauver le commun qui nous fait tant défaut depuis des mois.

A la Compagnie Non Nova – Phia Ménard, nos questionnements sur la transformation du réel dans le cadre du projet I.C.E (pour « Injonglabilité Complémentaire des Éléments » engagé depuis 2008), résonnent encore un peu plus depuis cette pandémie. Nos processus de théâtre chorégraphique où la dramaturgie prime sur la beauté, le temps sur la facilité, l’humain sur la technologie, sont assurément nécessaires.

Nos spectacles impliquent de longs processus de recherche. Nous travaillons avec des éléments souvent incontrôlables, sans trucage ni effet de magie avec le maximum de sécurité et une technique raisonnée. Nous sommes financés avec des deniers publics et des fonds propres. Chaque nouvelle aventure est un risque qui implique une exigence professionnelle sans compromis ni censure. Travailler en compagnie c’est se confronter à l’altérité, un apprentissage de l’exigence du respect et du consentement de chacun.e.s à tous les postes, qu’ils soient artistiques, techniques et administratifs.

À vous productrices, producteurs et vos équipes, vous qui soutenez nos projets, je sais les questions de définitions, de communications que ceux-ci vous procurent. 

Aujourd’hui, peut-être plus que dans le monde d’Avant, faisons confiance aux publics, à leur capacité d’interroger les imaginaires et de se confronter à une épreuve car elle est devenue commune.

 

La genèse…

 

En 2016, non sans surprise, nous recevons par courrier une invitation de la Documenta.

L’objet est la commande d’une œuvre performative ou d’une installation de la quinquennale d’art contemporain documenta d14 de Kassel (Allemagne) sous le commissariat de Adam Szymczyk et Paul B. Preciado.

Cette édition tenait en deux interrogations comme fil conducteur : « Apprendre d’Athènes » et « Pour un Parlement des Corps ».

Après avoir séjourné à Kassel et Athènes, j’ai choisi de travailler autour d’Athènes, est-ce le berceau d’une Europe mythifiée et Kassel, un berceau d’une Europe monstrueuse ?

Pour nous Européens, la République d’Athènes est un berceau de mythes, une histoire étudiée autant que romancée, la capitale de naissance de la philosophie autant que du théâtre.

Kassel pourrait s’enorgueillir d’être la patrie des frères Grimm, mais comme beaucoup de villes allemandes, c’est l’encombrante tâche historique du passé nazi de 1933 à 1945 qui marque la cité. C’est dans cette ville en ruines de l’après-guerre au milieu d’une l’Europe détruite que fut imaginé de reconstruire et soigner une population par l’art et l’éducation avec la « documenta ». Ce projet majeur a été institué pour prévenir et soigner la possible rechute de cette infection.

C’est orientée par ce projet de rééducation que j’ai imaginé une série de performances en forme de contes que je nomme « La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe) », une trilogie autour de la construction et de la destruction d’une cité : Europe.

« Partie 1 : Maison Mère » : L’ère des Dieux. Le conte de la déesse construisant la première maison de l’Humanité. Un chemin fastidieux si vite détruit.

« Partie 2 : Temple Père » : L’ère du Pouvoir. Le conte de la tour de cartes, un rituel sadomasochiste.

« Partie 3 : La Rencontre Interdite » : L’ère des invisibles. Le conte qui nous implique.

En juillet 2017, nous achevons et présentons la première partie, Maison Mère. Suite aux demandes budgétaires de la Documenta sur l’ensemble des créations, les deux autres contes restent en suspens !

 

2020 …

Je ne pouvais imaginer qu’une pièce, une construction de l’imaginaire ne soit rattrapée par un réel. « Maison Mère », la première partie des Contes Immoraux (pour Europe) créée en 2017 était un essai, sur un monde construit avec peine, longueur de temps et qui s’effondre par des éléments incontrôlables. Cette pandémie l’a déplacée de fantasmagorie en récit métaphorique.

Je voudrais écrire « la » au lieu de « cette pandémie », comme pour espérer qu’elle soit unique, un drame passé. Non, c’est acquis, il nous faut vivre avec, cohabiter, habiter avec bon gré mal gré.

Relire cette question, « Apprendre d’Athènes », c’est comprendre que nous sommes rappelés à l’humilité face au vivant et veiller à ne plus faire n’importe quoi sur cette planète que nous partageons. Athènes fut dévastée par la peste il y a longtemps ; comme elle, nous avons cru y échapper.

Et pourtant passée la sidération, il faut bien constater que nous n’avons pas encore su en tirer les conséquences…

Passés l’état de choc et l’interrogation des nécessités, j’ai compris que « La trilogie des Contes Immoraux (pour Europe) » résidait dans ce présent chargé.

Reprendre possession de l’imaginaire, c’est pour moi un chemin pour sortir de l’effroi : donner corps, la base d’une réappropriation de l’altérité et le désir d’inventer de nouveaux rituels.

Vous trouverez ici une tentative de pensée née dans un monde qui n’a su voir le crash de son accélération et qui se poursuit dans l’incertain. De « Maison Mère » à « La Rencontre interdite » en passant par le « Temple Père », une série de trois contes faits de rituels et d’architecture. Des corps esseulés, des combats sans victoire, des jeux dans des environnements en apparence sans danger…

14 La Trilogie des Contes Immoraux pour Europe ©️Christophe Raynaud de Lage scaled

Contes Immoraux – Partie 1 : Maison Mère

No Future, fuck off power! Fuck off patriarchy!

Telle est l’entrée. Celle des années 80, de Margaret Thatcher, Ronald Reagan et des théories des Chicago boys, les chantres du « There is no alternative »(3) pour un libéralisme sans retenue. J’ai gardé le souvenir des grandes grèves des mineurs anglais soutenues par les chants rugueux des Sex Pistols. Les Punks aux crêtes multi-couleurs qui refusaient de contribuer à ce monde « sans futur ». Des décennies se sont écoulées et je ne cesse de me dire qu’ils étaient des visionnaires : un monde d’injustices dont la majorité ne peut vivre décemment, lorsqu’une poignée d’individus tire profit.

C’est sous nos yeux, l’insupportable pauvreté au milieu de la richesse. C’est au coin d’une rue, ou dans un passage entre deux chaussées, qu’apparaît un abri de fortune, fait de planches, plastiques et cartons. Les « maisons » des survivants d’un système qui les exclut du droit de vivre dans la dignité. Eux, à Paris, Berlin, Londres, comme Athènes, les oubliés du ruissellement d’un mirage financier.

J’étais à Athènes en 2016 lorsque les dirigeants nord-européens ont décidé de mettre la Grèce sous tutelle économique et de gouvernance pour une doxa : l’équilibre budgétaire ! La construction Européenne s’est alors transformée pour le peuple grec en désastre humain. Je voyais les migrants décharnés que les grecs démunis accueillaient. Je voyais la pauvreté tenue à l’écart par la police et quelques rues plus loin, ces masses de touristes (européens) parcourir le quartier de l’Acropole, défiler avec exubérance.

J’ai pensé cette « Maison » faite de carton (un « Carthénon »), une copie en carton échelle 1/10ième de la merveille de l’antique Parthénon d’Athènes. Une maison en kit, manufacturée sur le principe d’un jeu pour enfant d’Ikea. Un jeu, une maison, une cabane pour adulte. Une plaque de carton recouvre entièrement la scène. Assise, impassible au lointain, une figure entre guerrière et punk observe. Le processus commence. Méthode et minutie, déchirer, plier, soulever, équilibrer ; lentement s’érige une forme symbolique : une maison.

La Maison Mère est la naissance laborieuse et périlleuse de la cité, un conte de l’épreuve humaine qui ne peut rien contre les éléments.

Je veux faire parler une ruine et pour cela convoquer une déesse et des oracles. Pour cela il faut batailler pour un résultat incertain, préférer la paix du marbre pour le crissement du carton. Je veux construire la première maison pour Europe. Je suis une Athéna punk, une guerrière…

painting

Contes Immoraux – Partie 2 : Temple Père

Les deux mots clés du second volet des Contes Immoraux sont : domination et soumission.

Ces mots appellent à questionner nos actions et nos passivités dans un système construit et consenti, une aliénation à laquelle une part de nous consent. Le patriarcat est une construction, un système qui assujettit le corps féminin et le corps de l’enfant au pouvoir de l’homme, du mari, du père. Le pouvoir patriarcal se définit sur une croyance binaire, Femme par opposition à Homme, bien par rapport au mal, Puissant, faible…

La doctrine de l’ultra-libéralisme et le système du patriarcat vont dans le même sens en prônant des systèmes compétition/exploitation entre les êtres humains basés sur la violence, le désengagement du collectif pour le privé. C’est un mécanisme d’asservissement, dont résulte qu’aujourd’hui les plus riches représentent à peine 1 % de la population mondiale et détiennent 44 % de l’ensemble des richesses privées du monde(4).

J’associe les deux, patriarcat et ultra-libéralisme, comme n’étant qu’un : nous vivons aujourd’hui avec cette pandémie, conséquence de la destruction de la nature sauvage, de la consommation excessive, de l’accroissement des inégalités et de la course aux armements, de l’explosion de la pauvreté, des migrations. Ce libéralisme décomplexé depuis plusieurs décennies est une nécropolitique basée sur une domination qui s’appuie sur les fondements du patriarcat : propriété privée, exploitation du corps humain, division du travail entre le domestique et le non-domestique, le travail non rémunéré avec l’ignorance de la « sphère privée », organisation pyramidale, hiérarchie, dépendance, reproduction, violences à l’égard des femmes, des enfants, des vieux et des handicapés, tous les maux dont nous sommes conscients des conséquences(5).

La société européenne a hérité d’une histoire honteuse, celle de l’esclavagisme et de la spoliation des biens. L’Europe blanche, riche, vendeuse de belles vertus, colonisatrice, destructrice d’autres peuples des continents Africains, d’Asie et d’Amériques n’est plus celle du 15èau 20è, mais nous en gardons des répliques.

Non, ici je regarde les affres de l’esclavagisme toujours existant dans nos quartiers, nos villes, nos sociétés. Pas de chaînes visibles comme autrefois mais d’autres entraves : l’exploitation, la spoliation, l’assèchement des espoirs, tout un langage nouveau pour des maux plus qu’anciens : le trafic d’êtres humains pour le profit des patriarches.

Les mois de confinement passés nous l’ont montré : notre société ne s’est pas arrêtée de fonctionner même pendant le confinement total du printemps. Des hommes, des femmes, ont été exposés aux risques de la contamination pour que d’autres puissent continuer à vivre protégés. Les caissières de magasins d’alimentation, les personnels employés des chaines d’approvisionnement de Amazon, les éboueurs, les soignants, toutes ces vies qui nous ont permis de continuer à nous nourrir, nettoyer, convoyer, soigner ont été les soumis ou dévoués et nous les dominants, les soulagés. Cette pandémie nous aura montré par l’arrêt ce que nous oublions de regarder.

Où que se porte mon regard sur la société, il tombe sur des théâtres de l’Humiliation. La douleur est de mise, la culpabilisation est de mise, tant de souffrances et de contraintes m’interpellent sur notre relation à ce binôme domination/soumission.

Ce sont dans ces mots que je prends ma source, non vers une forme didactique universitaire mais par des lectures qui se rapportent à la représentation de la soumission et de la domination, celles des cérémonies de sadomasochisme, où chacun.e.s jouent un rôle précis. Je vais chercher la transgression des écrits de Jeanne de Berg (Catherine Robbe Grillet)(6), Pauline Réage (Dominique Aury)(7), de Léopold Von Sacher-Masoch(8).

Des rituels très codés où les rôles sont ainsi définis par l’usage d’un consentement : un contrat entre individus dominants et soumis. De ce contrat on peut en distinguer des étapes qui fondent la constitution de groupes sociaux : de ce processus, l’imposition de la contrainte à l’individu, l’intériorisation de cette contrainte puis la construction de cette contrainte en source de satisfaction. Gilles Deleuze écrit « il n’y a pas de masochisme sans contrat ou sans quasi-contrat, comme prélude à toute relation BDSM(9). En effet, qu’il soit tacite, oral ou écrit, le contrat est le prélude nécessaire à toute relation SM, puisque c’est par lui que les partenaires vont se mettre d’accord quant aux modalités de leur relation, de même qu’il constitue un élément important de ce rituel. »(10)

Ici, le contrat est passé entre les interprètes/esclaves et la metteuse en scène/dominatrice dans le sens d’une mise en scène théâtrale où les corps sont contraints à la fabrication silencieuse de la tour, acceptant que leur rôle physique raconte une figure de la société. C’est aussi par ce contrat que je veux interroger le regardant sur sa place : de qui suis-je dominant et/ou par qui je suis le/la dominé.e ?

La séance du Temple Père est donc une érection symbolique d’une tour phallique sans fin visible puisque celle-ci doit sortir du cadre du théâtre et suggérer sa poursuite. L’édifice est un assemblage de panneaux de bois couleur béton placés en équilibre les uns sur les autres en formant une architecture fragile.

J’ai choisi la figure architecturale de la tour comme une réflexion multiple du pouvoir patriarcal. Celui d’une démonstration de « bites » (les tours toujours plus hautes des grands financiers du pétrole), celui d’une croyance dans les algorithmes, des sciences pour réparer nos actes destructifs plus que l’humilité ou une décroissance. C’est aussi l’objet dans sa beauté qui m’intéresse. Celle du labeur de l’esclave, et sans doute l’aliénation de l’ouvrier face à l’ouvrage qui détruit son énergie vitale mais pour lequel il tire une fierté !

Le synopsis : une chorégraphie où tout est ritualisé.  Prendre une planche, la porter, la poser dans le bon sens, mettre une clenche, une fabrication simple et sans mérite sauf celle de la rigueur par des esclaves qui la construisent sans rébellion.  Chaque étage a son danger et la dominatrice corrige. Toute situation peut-être l’objet d’une humiliation.

Le casting des ouvriers/esclaves est de 4 acrobates et d’une contremaître/dominatrice chanteuse. L’acrobatie n’est pas le sujet mais la capacité à gérer le danger de la hauteur, de la technique d’équilibre nécessaire, d’agilité et de force par rapport à l’épreuve physique intense que cette pièce demande. Uniformisés par leurs combinaisons, ils et elles apparaissent au gré des éclairages, de leurs actions.

S’affichent les figures reconnaissables sous les attraits d’une famille de circonstance s’exécutant sous les ordres d’une maîtresse. Tout dans l’acte est tenu par le malaise que provoque l’action. La tension se joue entre regardants et cette scène qui tient du sadomasochisme. Plus les esclaves érigent cette tour, plus un vertige nous saisit : leur passivité à toute révolte marquée par un insupportable silence ou une résignation. Plus le danger s’affirme plus la maîtresse en tire du plaisir et nous indispose.  C’est le plaisir de l’asservissement, celui du pouvoir que je donne en songe. Une femme au service d’un pouvoir symbolique supérieur qu’elle semble vénérer. Tout est ambiguïté dans cette figure.  Sans doute est-elle la Mère, celle qui s’applique à éduquer autant qu’élever les enfants sans remettre en cause sa propre soumission. Elle est vénérée mais aussi une prisonnière, une relation dont je voudrais comprendre la raison. De mon parcours d’un genre à l’autre, je sonde le pouvoir patriarcal en m’interrogeant sur ses mécanismes. Temple Père en est une transcription, une construction symbolique d’un édifice du pouvoir. Une messe à la mémoire des soumis.es. 

 

Contes Immoraux – Partie 3 : La Rencontre Interdite

L’année 2020, signe pour toute l’humanité une clôture d’une innocence et celle d’un constat : La globalisation est incontrôlable et ce virus nous le montre. De Wuhan à nos corps, plus aucun garde-fou.

Le 4 août 2020, dans le port de Beyrouth, plusieurs tonnes de nitrate d’ammonium explosent dans le hangar numéro 12, détruisant une immense partie de la capitale libanaise, faisant 205 morts et des milliers de blessures. Ce sont les mots de l’écrivaine libanaise, Rasha Salti (11), qui résonnent : « nous les citoyens touchés par l’explosion, nous ne sommes que des dommages collatéraux de la quête de pouvoir, des dirigeants d’entreprises mondialisées, de banques multinationales, de diplomates, de gouvernants, d’élus. »

L’effondrement du Rana Plaza (12) en 2013 près de Dacca d’un monstre de la confection « fast fashion » (13) : 1135 dommages collatéraux. L’effondrement, du centre commercial Sampoong (14) de Séoul en 1995, 502 dommages collatéraux.

Nous regardons, l’immédiat des infos nous arrivent sur les tablettes, toujours moins de temps pour y consacrer une réflexion. Les fiches s’enchainent et les corps suspendus passent comme sur une chaîne d’abattage. Combiens d’autres dommages collatéraux nous attendent.

J’interroge sur ce qui me semble être notre acceptation des « dommages collatéraux ». Sommes-nous en train de nous éloigner du sensible, de l’humanité ? Sommes-nous prêts nous résoudre à la barbarie ? Est-ce que, comme le pensait le philosophe Michel Henry (15) cette barbarie est une dénaturation de la vie toute entière résultant de la progression aveugle de la technique du profit financier, des mathématiques de l’algorithme (16), généralement considérée comme positive et rationnelle ?  « Les opérations que la science inspire à la technique reposent exclusivement sur l’auto développement d’un savoir théorique livré à lui-même qui ne sait rien des intérêts supérieurs de l’homme. Pourtant l’essence de la technè (17) est originairement savoir-faire individuel. La mise en œuvre de nos pouvoirs subjectifs est la forme première de la culture. Mais quand ce déploiement de la praxis dépend d’une abstraction, il y a bouleversement ontologique, l’action cesse d’obéir aux prescriptions de la vie. Coupée de sa racine humaine, elle n’existe plus que sur un mode purement matériel. » (18)

Le lieu semble abandonné, seule une tour gisant dans une ville industrielle désertée ou un champ de bataille. Elle ressemble à un radeau sans vie. Nous y sommes et notre sensibilité du réel est altérée.  La Rencontre Interdite est le conte d’une disparition annoncée. L’humanité n’est plus que dans un corps à la quête de l’autre. Comme un retour à son origine, rescapée, elle revient inlassablement sur une trace dans l’espoir d’une rencontre et pouvoir porter son message, un avertissement, un cri.

La Rencontre Interdite est une trahison des codes par le franchissement d’une frontière, celui d’un quatrième mur, du faux qui s’invite pour se rapprocher du vrai. La cérémonie est un adieu à l’innocence autant qu’un appel à la révolte. Elle recouvre ces ruines sans les oublier, elle est là allongée à vos pieds pour ne plus être séparée…

Phia Ménard

Belgrade, le 21 décembre 2020

 

(1) L’Anthropocène est une époque de l’histoire de la Terre qui a été proposée pour caractériser l’ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre.

(2) La nécropolitique est un néologisme créé par le théoricien du post-colonialisme, politologue et historien camerounais Achille Mbembe. Il fait l’hypothèse que l’expression ultime de la souveraineté réside dans le pouvoir social et politique de décider qui pourra vivre et qui doit mourir.

(3) https://www.liberation.fr/planete/2013/04/08/tina-ou-le-dogme-ultraliberal_894684

(4) Observatoire des inégalités.

(5) « Où atterrir » de Bruno Latour pour mieux en appréhender les ressorts.

(6) https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/catherine-robbe-grillet-la-singuliere-45-ceremonie-de-femmes

(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique_Aury

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Leopold_von_Sacher-Masoch

(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Bondage_et_discipline,_domination_et_soumission,_sado-masochisme

(10) Présentation de Sadermascoh, Le froid et le cruel Suivi du texte intégral de La Vénus à la fourrure
Traduit de l’allemand par Aude Willm, Gilles Deleuze, 1967

(11) https://en.wikipedia.org/wiki/Rasha_Salti

(12) https://www.lemonde.fr/economie/article/2013/05/26/rana-plaza-la-mort-de-l-industrie_3417734_3234.html

(13) https://www.nytimes.com/2019/09/03/books/review/how-fast-fashion-is-destroying-the-planet.html

(14) https://fr.wikipedia.org/wiki/Effondrement_du_grand_magasin_Sampoong

(15) https://www.michelhenry.org/

(16) Un algorithme est une méthode générale pour résoudre un type de problèmes. Il est dit correct lorsque, pour chaque instance du problème, il se termine en produisant la bonne sortie, c’est-à-dire qu’il résout le problème posé.

(17) https://fr.wikipedia.org/wiki/Techn%C3%A8

(18) https://www.michelhenry.org/son-oeuvre/la-barbarie

Distribution

« La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe) »

Equipe de création

Ecriture, scénographie et mise en scène : Phia Ménard

Dramaturgie : Jonathan Drillet

Ecriture et mise en scène de «Maison Mère» : Phia Ménard et Jean-Luc Beaujault

Création et interprétation : Fanny Alvarez, Rémy Balagué, Inga Huld Hákonardóttir, Erwan Ha Kyoon Larcher, Élise Legros, Phia Ménard

Création lumière : Eric Soyer assisté de Gwendal Malard

Création sonore : Ivan Roussel

Assistante à la mise en scène : Clarisse Delile

Costumes : Fabrice Ilia Leroy assisté de Yolène Guais

Régie générale de création : François Aubry dit Moustache

Construction accessoires : Pierre Blanchet, Rodolphe Thibaud, Philippe Ragot

Régie lumière, en alternance : Aliénor Lebert, Mickaël Cousin

Régie son, en alternance : Ivan Roussel, Mateo Provost

Régie plateau : François Aubry, Pierre Blanchet, David Leblanc, Rodolphe Thibaud, Félix Lohmann, Philippe Marie

Co-directrice de la Compagnie, administratrice et chargée de diffusion : Claire Massonnet

Régie générale de la Compagnie : Olivier Gicquiaud

Assistante d’administration et de production : Constance Winckler

Chargé de communication : Adrien Poulard

La création de la première partie de la Trilogie, intitulée « Maison Mère » a eu lieu en juillet 2017 à Kassel – Allemagne, dans le cadre de la documenta 14.

Cycle des Pièces de la Sublimation

Durée estimée : 3 h – Sans entracte

Production : Compagnie Non Nova – Phia Ménard

Coproduction et résidence : le TNB, Centre Européen Théâtral et Chorégraphique de Rennes.

Coproduction : Festival d’Avignon, les Wiener Festwochen, Malraux scène nationale Chambéry Savoie, Bonlieu, Scène nationale d’Annecy et le Théâtre Vidy-Lausanne dans le cadre du Programme européen de coopération transfrontalière Interreg France-Suisse 2014-2020, le Quai CDN Angers Pays de la Loire, la Scène nationale d’Orléans, Tandem Scène Nationale, MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny, Scène nationale du Sud-Aquitain – Bayonne, le Grand T, théâtre de Loire-Atlantique, les Quinconces et L’Espal, Scène Nationale du Mans, le Théâtre des Quatre Saisons, Scène conventionnée Art & Création – Gradignan (33) et le Théâtre Molière>Sète, scène nationale archipel de Thau.

Ce projet a bénéficié du dispositif « France Relance ».

La Compagnie Non Nova – Phia Ménard est conventionnée et soutenue par l’État – Préfet de la région des Pays de la Loire – direction régionale des affaires culturelles, la Ville de Nantes, le Conseil Régional des Pays de la Loire et le Conseil Départemental de Loire-Atlantique. Elle reçoit le soutien de la Fondation BNP Paribas et de l’Institut Français.

La compagnie est implantée à Nantes.

La Compagnie Non Nova – Phia Ménard est artiste associée à Malraux scène nationale Chambéry Savoie et au TNB, Centre Européen Théâtral et Chorégraphique de Rennes.

Partition textuelle composée par Phia Ménard et Jonathan Drillet à partir de fragments prélevés chez :

Hermès Trismégiste (v. 150 av. J.C.)

Vélimir Khlebnikov (Zanguézi, Editions Verdier, 1919-1922)

Fritz Lang et Thea Von Harbou (Metropolis, 1927)

John Giorno (Thanx for nothing on my 70th birthday, 2006)

Xu Lizhi, Jenny Chan et Yang
La machine est ton seigneur et ton maître
Édition établie, traduction et préface Celia Izoard
Agone, 2015

Photos : Phia Ménard, Christophe Raynaud de Lage

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