Création novembre 2003.
Les Jongleurs et les contorsionnistes ont l’air de mimer toutes les phases d’une métamorphose, et parfois de muer sous nos yeux.
Mais de voltiges en sauts de carpe, les acrobates, les funambules et les femmes-fleurs donnent l’impression de passer d’un règne à l’autre en un instant. Le temps qui s’emballe provoque alors une euphorie bien proche du vertige de l’enfance, quand nos pères nous lançaient en l’air avant de nous rattraper d’une main sûre.
Zapptime ! rêve éveillé d’un zappeur
« Ma source d’inspiration, je la tiens des hommes » répondait le musicien Jimi Hendrix à la question que lui posait un journaliste sur ses sources d’inspiration…
Je converse chaque jour avec le quotidien. Rien de nos gestes, nos réflexes, nos actes, ne me laisse aujourd’hui indifférent. En tant qu’artiste, ce regard porté sur la société est un puits d’inspiration. Le monde est une eau limpide d’apparence qui devient au travers du microscope un bouillon d’étrangeté. En décoder chaque élément, chaque « atome », est une quête de l’inconnu. Je suis un jongleur, une personne mortelle, dont les actes servent à vous rappeler l’existence de l’apesanteur. Au delà de cette qualité fondamentale, je jongle comme un musicien joue, mon archet est une balle et le violon mon corps. De l’interprétation à l’écriture, ce sont onze années d’un travail de gamme, une décennie pour entrevoir l’immensité et l’universalité du jonglage. Nous savons si peu de cet art, qu’il serait malhonnête de ne croire qu’en sa beauté. Le jongleur, la jongleuse, nous touchent par leur dextérité et leur vélocité qui font d’eux des « magiciens ». Ils me touchent par leur humanité.
« Zapptime » est un dé-codex, une fresque de nos actes quotidiens. C’est un dialogue, une conversation, une correspondance entre deux artistes, faite de brèves, de scènes courtes, numéros, nouvelles, entre-sort, photographies, images, films, publicités, …, de tout ce que nous sentons nécessaire d’exprimer au travers du jonglage, du mouvement et de l’acteur.
Une règle régit ce travail, qui n’est ni une performance ni une expérience, mais une forme spectaculaire constituée comme un recueil de poèmes, de pensées, d’aphorismes et autres. Les sketches d’une durée de 30 secondes à 6 minutes, indépendants les uns des autres ne sont ni une narration ni une explication de la réalité. La diversité d’écritures et de sujets est le moteur de ce travail. C’est l’inscription dans le temps de la démarche de l’artiste qui doit prévaloir dans cette proposition.
Cette démarche de création est une nouvelle fois liée à ma préoccupation de ré-ouvrir l’imaginaire du jonglage et sa perception par les spectateurs.
Je suis un jongleur, un praticien, un transmetteur d’une forme d’expression qui a traversé les siècles : le jonglage. Il m’est nécessaire de douter chaque jour un peu plus de ma certitude de savoir dompter cet acte simple, ludique et néanmoins ingrat. Le danger serait au contraire de se complaire de nos succès et de faire de cette pratique une forme spectaculaire figée; une banalité. A nous, jongleurs, dont la démarche ne s’inscrit pas dans la reconnaissance personnelle, mais dans la création d’une œuvre, de garantir la pérennité du jonglage dans la société. A nous, jongleurs, créateurs, de savoir défricher de nouveaux sentiers…
L’envie de créer une pièce à sketches est née de l’analyse de l’écriture du jonglage au sein des formes dites des « arts du cirque ». Une décennie nous sépare aujourd’hui des premières œuvres des pionniers : « Extraballes » de Jérôme Thomas et « Bingo » de l’Institut de Jonglage. Sans eux, cet art n’aurait sans doute jamais connu une telle explosion. Le chemin qu’ils ont ouvert s’affiche par la multitude de compagnies dites de « jonglage » existant en France et en Europe. Des pièces de « jonglerie », enrichies d’écritures chorégraphiques et dramatiques, voient le jour régulièrement sur les plateaux de théâtres, dans les festivals de rue et sous les chapiteaux. Enfin, la créativité de ces formes est aujourd’hui reconnue du public même si elle est encore balbutiante.
Partant de ce constat, il me semble très important de ne pas oublier nos liens avec les jongleurs du passé, non par nostalgie mais par envie de réactualisation. Durant des siècles et ceci jusqu'à Enrico Rastelli dans les années 20, le jonglage ne s’écrivait que sous la forme courte et performante du numéro ou du sketch de music-hall. Fort de cette histoire, je cherche à me rapprocher de cette forme, codée, intransigeante non pour la quête de la virtuosité mais pour la diversité de traitement proposée par des formes courtes. Le sketch (1), par définition impose une énonciation rapide du sujet et un traitement épuré dans le temps.
Le désir est de créer un recueil de sketches aussi divers que variés, chaque sketch se présentant comme une lettre d’une correspondance entre deux artistes. La matière de conversation nourrissant chaque sketch réel ou filmé est le regard de ces deux artistes sur la société. Le jongleur y est un attribut interprétant des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des animaux, dans des situations imaginaires.
Zapptime, c’est l’accumulation de ces scènes brèves changeant de sujet perpétuellement, plaçant ainsi le spectateur face à un kaléidoscope d’événements dont il ne peut déterminer l’aboutissant. Troubler son regard sur ce qu’il croit connaître du jongleur et de son acte est une nouvelle fois l’exigence de cette création. Cette forme a la volonté de se rapprocher d’un acte rentré dans nos mœurs : le zapping (2).
La mise en scène de cette création s’articule autour de la mécanique du zapping ; passer d’un sujet à un autre en renouvelant et diversifiant en permanence les sujets et leurs imaginaires.
Le mot « diversité » actuellement sur nos lèvres, comme un rempart identitaire, ne doit pas nous faire oublier, à nous artistes, que celui-ci tient à notre capacité à voir l’humanité comme une source d’inspiration intarissable. C’est sur ce questionnement que j’ai eu envie d’inviter Franck Ténot, jongleur, acteur, créateur et interprète, scénographe, fondateur de la Compagnie KABBAL, implantée à Dijon. Reconnu pour ses recherches sur de nouvelles formes de jonglage comme notamment le jonglage sur des plans inclinés. Praticiens du jonglage dit « cubique » (3), nous possédons tous deux ce langage commun, point de départ pour une rencontre constructive.
Comme pour « Ascenseur, fantasmagorie pour élever les gens et les fardeaux » j’ai invité un autre artiste pour co-diriger la mise en scène. Mon choix s’est porté sur Hélène Ninérola, comédienne et fondatrice de la Compagnie CARCARA, implantée à Paris depuis 20 ans. Au delà de nos rencontres depuis quelques années, cette artiste dont la qualité du travail n’est plus à douter, a intégré à ses dernières créations des jongleurs et manipulateurs d’objets, notamment pour des pièces de Louis Calaferte et Heiner Müller.
« Zapptime » est un dé-codex de nos faits et gestes, au travers du jonglage, un puzzle surréaliste en mille morceaux, qu’il faut assembler pour enfin découvrir le paysage. « Zapptime » est une pièce baroque librement inspirée par mon regard sur notre société mais aussi au travers des œuvres d’artistes tel que Franck Zappa.
« Zapptime » = zapper le temps
Le chêne, le 15 juin 2002
Ce spectacle n'est plus disponible à la diffusion.
Coproduction Parc de la Villette – Résidence d’Artistes, Le Carré – Scène Nationale de Château Gontier.
Aide à la création DMDTS, DRAC des Pays de la Loire, Ville de Nantes,
Conseil Général de Loire-Atlantique et Conseil Régional des Pays de la
Loire.
Avec le soutien du THV – St Barthélémy d’Anjou/ Nouveau Théâtre
d’Angers, le Théâtre Universitaire – Nantes, et le Théâtre du Grand
Logis – Bruz (35).